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"Assis, viole entre les jambes, devant la braise de ma cheminée, songeant à l’article sur le tempérament mésotonique que nous offrit un luthiste sachant manier l’archet voici plus d’un an1, la douce torpeur due à la chaleur et aux mathématiques m’endormit un instant. Quand je repris mes esprits, j’étais en 1492 et reconnus sur-le-champ qu’il était temps de quitter le Moyen-âge pour la Renaissance.

J’avais en effet jusque-là accordé médiévalement ma viole, soignant les quartes pour que chacune d’elles donne un accord bien plat 2, et que les deux cordes extrêmes, pincées à la manière des luthistes, soient bien justes entre elles 3, comme le sont ma jeune fille et mon oncle le chantre 4 de la cathédrale quand ils se plaisent à chanter ensemble. C’est là chose facile qui ne prend certes pas plus d’un quart d’heure, si les chevilles sont bien entretenues de savon sec et de craie.

Mais lorsque mon grand ami le sire de Sainte-Colombe 5 vient jouer à pleines cordes 6 les chansons que je chante à deux voix avec ma mie,7 il se plaint amèrement,8 de ce que les tierces qu’il joue sur ma viole glapissent alors que celles que ma mie et moi chantons sont douces, et égales quand elles choient sur des rondes ou des carrées. Et comme il est fort savant en toutes choses musicales il m’a, un soir, à la fin d’un flacon de vieux vin de Chinon9, appris le secret de l’accordage qu’il utilise sur sa viole, secret que je m’en vais vous livrer.

« Pour que ta viole joue les tierces aussi joliment que ta mie et toi les chantez, il faut premièrement que les deux cordes du milieu10 jouées d’un même archet chantent joliment et bien également sans glapir aucunement, deuxièmement que la chanterelle et la grosse basse restent bien accordées, troisièmement que la frette de tierce majeure soit bien placées pour que le mi doigté sur do soit à l’unisson du mi à vide. »

Toutefois le vin de Chinon était trop capiteux, et nous ne pûmes ce jour-là procéder à l’accord de ma viole selon son secret.

Me retrouvant donc, comme je le disais en débutant, seul et mélancolique, ma viole entre mes jambes, devant les braises de mon feu, j’entrepris de mettre en œuvre le secret qu’il m’avait dévoilé. Je réfléchis tout d’abord que puisque les cordes montrent une tierce entourée de deux quartes de chaque côté il me faudrait décorder les deux cordes du centre également l’une vers l’aigu, l’autre vers le grave, et, au bout d’une heure, je reconnus, qu’il me fallait rendre le mi plus grave, et le do plus aigu11. Ainsi j’ouïs le do et le mi sonner ensemble sans glapissement12. J’essayai aussitôt ma viole, mais, moins habile que mon ami, dut me contenter de jouer ensemble les cordes à vide deux par deux. Le sol et le do hululaient, le mi et le la stridulaient ! Je n’avais plus alors comme seul recours pour améliorer la situation, que de hausser le la et de baisser le sol, ce que je fis à tâtons, et, au bout d’une autre heure, ma viole chantait bien la tierce du milieu, mais glapissait un peu les quartes, à une vitesse accordée à leur hauteur. Cependant, comme ma mie et moi ne chantons jamais à la quarte, ni à la quinte, cela ne nous dérange pas trop.

Je ne pouvais toutefois me satisfaire d’une façon d’accord qui dure deux heures. Il me fallait quelque artifice pour procéder de manière plus expédiente. Je l’appris un autre jour de la bouche même, ou plutôt des doigts même de Sainte-Colombe. En effet, je l’entrepris dès son arrivée sur le sujet, et sous la promesse d’un autre flacon de Chinon, qu’il me fit déboucher de suite, il procéda devant moi à l’accord de ma viole à sa manière.

Tout d’abord, il remplit un verre de cristal taillé, mira la robe du vin en ce verre, but le vin, puis accorda le la de la viole au son du verre choqué de l’ongle du doigt13. Puis il tendit le mi pour qu’il glapît avec le la 2 fois plus vite que son pouls14, me disant : « Ainsi la quarte tempérée de vos deux cœurs, partant du mi que chante ta mie, suivie d’une autre égale nous mène au ré que chante ta fille, puis, sautant de là au ré grave de ton oncle nous ramène en deux bonds au do que tu affectionnes15.». Ayant ensuite vérifié la qualité de l’accord en faisant longuement sonner ensembles le do et le mi, il corrigea la position des frettes de quinte et de quarte et me dit : « ainsi réglée les cordes s’enchaînent l’une à l’autre exactement, et, puisque le mi doigté sur le do est maintenant bien placé, les tierces des autres cordes sont toutes de la même qualité ! Et puis le fa doigté sur do est au do ce que le do doigté sur sol est au sol, une quarte comme les autres. Et si je vais descendant de ce fa au do puis au sol puis au ré, soit 3 quartes, sautant de 2 octaves et revenant d’une quarte je suis au la en 2 octaves diminuées de 4 quartes, c’est-à-dire tout justement d’une tierce majeure. Il résulte de tout cela que toutes les tierces majeures des notes de l’hexacorde sont justes. »

Sainte-Colombe16 fit alors mine de se lever, mai je lui versai promptement un autre verre de vin, et lui remarquai qu’il n’avait point touché les 3 premières frettes. Il me fit alors régler la seconde frette par les octaves entre les 3 cordes graves doigtées et les 3 cordes aiguës à vide puis la première et la troisième par les octave du fa doigté sur la corde de do, créant ainsi les sib et mib, me faisant remarquer que ces notes étant placées par rapport aux la et au ré comme le fa par rapport au mi, étaient bien des sib et mib et non des la# et des ré#, et il en conclut, songeur, se servant encore un verre de vin, que les quartes mib lab et ré# sol# étaient certainement très fausses17.

Fatigué par ces explications, et par les quelques verres qui avaient échappé au gosier de Sainte-Colombe, je m’endormis, et me réveillais et me souvins que j’avais commis l’imprudence de promettre à la SFV une synthèse de la discussion qu’avait provoqué le document des luthistes.

J’avoue que j’étais ce soir-là complètement perdu. Toutefois y songeant plusieurs fois dans l’année, je finis pas me décider à accorder ma viole selon les procédés formalisés dans cet article, mais sans doute découverts par nos ancêtres au fil du temps et des tâtonnements. Peut-être faut-il créditer la viole, avec sa tierce apparente, d’avoir été le révélateur de l’accord mésotonique au quart de comma syntonique, puisque cela consiste à accorder une viole selon une tierce juste et une double octave juste reliées de chaque côté par deux quartes « bien » tempérées.

Voici donc maintenant la recette pratique :

Accorder le la

Faire battre le mi sur le la à 2 fois mon cœur (120 à la minute)18

Faire battre le ré aigu sur le la un tiers plus vite (160)

Accorder le ré grave sur le ré aigu

Faire battre le sol sur le ré grave un peu plus lentement que mon cœur (53)

Faire battre le do sur le sol un peu plus vite que mon cœur (70)

Vérifier que la tierce do mi ne bat pas

S’il y a lieu de positionner les frettes

5 et 4 d’abord

2 par l’octave grave des cordes aiguës

1 et 3 par les fa.

Codicille à propos de l’écoute des battements.

Cette écoute réclame un « tour d’oreille » accessible par un apprentissage, l’oreille apprenant à écouter préférentiellement à la hauteur des harmoniques très proches qui génèrent le battement. Ces deux harmoniques sont perçus comme un seul son fluctuant à la vitesse du battement.

Pour une viole basse

Quarte la ré : écouter le la aigu soprano (la 880, double octave du la)

Quarte mi la : le mi 660

La double octave des entre ré aigu et ré grave bat directement à la hauteur du ré aigu

Quarte ré sol bat à la même hauteur que la double octave.

Quarte sol do bat à la hauteur du sol doigté sur la corde de ré aigu, le sol de la clé de sol.

Quant à la tierce do mi, qui ne doit pas battre, il faut écouter à la hauteur du mi 660, comme pour la quarte mi la.

On peut jouer simultanément ou l’un après l’autre rapidement les 2 harmonique, en laissant résonner la première corde jouée. (pour la quarte il faut effleurer la note grave au-dessus de la 5ième frette, et la note aiguë au-dessus de 7ième frette ; pour la tierce majeure la grave à la 4ième et l’aiguë à la 5ième).

Avec de l’habitude on finit par être capable de jouer à plein archet les deux cordes à vide et d’écouter le battement à hauteur de l’harmonique (presque) commun dans la résonance du son."

notes :

1 « Le calcul exact des tempéraments mésotoniques » par Bernard Peyre, publié par la Société Française de Luth (et diffusé sur la liste de la S F V le 1/4/03 par weeger [thouwee@club-internet.fr]

2 Relecture moderne : réalisant ainsi un accord selon la gamme de Zarlin, à quintes justes.

3 Double octave juste.

4 Il tient la basse-contre.

5 L’un de ses arrière petit-fils deviendra le héros d’un roman animé sonore au XX° siècle.

6 Sainte-Colombe est fort habile à jouer sur plusieurs cordes ensembles, et l’on croit à l’ouïr entendre deux chanteurs soutenus par quelques accords de luth.

7 Comme je chante haute-contre nous chantons souvent à la tierce.

8 Car étant d’un naturel hypocondriaque.

9 En ce temps les vins de Bordeaux n’étaient guère prisés.

10 Ces deux cordes chantent la tierce mère de toutes les autres tierces que l’on peut jouer sur la viole.

11 Veuillez patienter jusqu’à la note 14.

12 Je crois bien que Sainte-Colombe appelle cela « sans battements »

13 Il m’avoua plus tard que l’on peut choquer le verre vide sans préalablement le remplir et le vider., mais qu’il faut toujours utiliser le même verre que l’on nommera diapason.

14 Pour une corde de la à 220 on vise un mi à une quarte tempérée mésotonique inférieure. Or 4 quartes tempérées équivalent à 2 octaves diminuées d’une tierce juste, soit un rapport de 4/(5/4)=16/5. Le rapport de la quarte tempérée est le nombre qui, multiplié 4 fois par lui-même, égale 16/5. Le mi une quarte juste sous le la sonnerait à 220/(4/3)=165, le mi à une quarte tempérée sonnera à 220/(racine 4° de 16/5). Le battement se produit entre la double octave du mi à 4*[220/(racine 4° de 16/5)]=657,95, et la quinte sur octave du la à 3*220=660, la fréquence du battement est la différence entre ces deux fréquences, soit, tous calculs faits, 123 battements par minutes, et, bien sûr 123*415/440=116 pour un accord à 415. Notez que la quarte « mésotonique » est un peu plus large que la quarte juste (sans battement).

15 Il semble que Sainte Colombe, violiste, mais non chanteur, confonde quelque peu un jeu de 8 pieds et un jeu de 16 pieds lorsqu’il compare les voix et la viole.

16 La clarté de ses explications semble pâtir du second verre de vin qu’il s’était versé.

17 Ebloui de tant de science je n’osais pas lui remontrer que je n’avais de ma vie rencontré ni lab ni re#.

18 Suggestion moderne : utiliser un métronome pour mesurer la vitesse des battements.

Récit de Robert Leleu

Et la viole créa le tempérament !
Tag(s) : #accord, #tempérament mésotonique, #viole de gambe, #instrument

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